Les larmes de l'éléphant
- meriemflih
- 13 janv. 2019
- 6 min de lecture

L'éléphant est l'animal emblématique de la Thaïlande. Impossible de se balader ici sans se voir proposer un tour à dos de pachyderme. Mais même si nous rêvons tous de partager un moment complice avec cet animal impressionnant, la réalité derrière sa vie en captivité est tout autre...
Suis-je là depuis seulement quelques jours ? Ou cela fait-il déjà plusieurs semaines ? Je ne sais pas... J'ai perdu toute notion du temps. J'ai peur. J'ai faim. Je n'ai pas bu depuis si longtemps. Je commence à oublier ma vie d'avant, quand j'étais dans la forêt avec ma famille. Comme j'adorais la forêt ! La nourriture foisonnait, le chant des oiseaux nous enivrait au petit matin, et ces heures passées à jouer dans l'eau avec maman et mes tantes. Et puis, un jour, ce grand bruit ; la panique, les coups de feu, les barrissements de détresse. J'essaie de courir, de me débattre mais ils sont plus forts et plus nombreux. Ils crient, ils me frappent, me font monter dans un camion. Je lutte tant que je peux mais rien n'y fait. J'arrive finalement à me retourner et aperçois ma famille couchée sur le sol, certains respirent encore, laissant s'échapper un râle d'agonie à chaque expiration, d'autres ne bougent déjà plus. Je vois ma mère, son regard est vide, lointain, un liquide rouge s'écoule de sa tempe. Je me souviens de ces histoires que l'on nous racontait parfois. Ces hommes qui viennent dans la forêt pour capturer les jeunes et les ramener dans les villages. Mais cela ne peut pas nous arriver, pas à notre famille, tout était si parfait ici dans la forêt. Les portes du camion se referment, je comprends à ce moment là que rien ne sera jamais plus pareil.

L'arrivée au camp. De nouveau les cris des hommes et les coups pour me faire avancer. On m'attache à l'écart du groupe. Je reste là, seul, pendant des heures. Le lendemain, ça s'active autour de moi. Je crois qu'ils construisent une cage. Je ne sais pas bien ce que c'est une cage, mais c'est ce qu'ils disent. Leur construction est à peine plus grande que moi. Si je bouge, ils me frappent, si je barris, ils me frappent, si je me couche, ils me frappent. J'essaie de rester immobile malgré l'épuisement et le chagrin. Je pense à maman, elle était si grande et si forte, elle aurait su nous libérer de cet effroyable endroit.
La cage est construite, elle a été faite ''sur mesure'' afin que je ne puisse pas bouger, ni même me retourner. On m'apporte un peu d'eau et de nourriture. Mon répit est de courte durée car le lendemain commence l'entrainement. On me frappe, on me brûle, on grimpe sur mon dos pour me planter un crochet dans la nuque, le front, les tempes, ... Je sens le sang chaud couler sur ma peau. Le soleil tape fort aujourd'hui, les mouches se pressent sur mes plaies, la douleur est de plus en plus insoutenable. Ils tirent sur des chaines passées autours de mes pieds pour me faire tomber, puis sautent sur mon dos en hurlant pour que je me relève. Je ne comprends pas ce qu'ils me veulent, je n'ai bientôt plus la force de résister. J'aurais préféré mourir avec le reste de ma famille dans la forêt.
Les jours s’enchaînent au rythme de cette torture quotidienne. Il leur arrive de me surprendre au milieu de la nuit pour me battre. Parfois ils arrêtent de me nourrir pendant plusieurs jours. Je me sens faiblir. Mon corps ressemble de plus en plus à celui d'un vieil éléphant décharné et criblé de plaies. Le chant des oiseaux a maintenant fait place au bourdonnement des mouches. Tout me fait mal, mais étrangement, cela n'a plus d'importance. Je suis juste là, stoïque, la lutte est terminée.

Un matin, à l'aube, un homme s'approche de moi. Je ne l'avais encore jamais vu. Il me parle doucement, pose une main sur mon épaule, plonge son regard au fond du mien. Je sens qu'il est différent des autres. Il me libère de mes chaînes et de ma cage. J'ai du mal à marcher mais il ne me presse pas. Nous regagnons une grange où il me donne à boire et à manger. Je sens que je peux lui faire confiance. Je le laisse parer mes plaies. Je sens les forces me revenir petit à petit mais mon esprit est toujours aussi vide. La vie n'a plus rien à me donner, je le sais maintenant.

Les jours passent. Aujourd'hui, après avoir pansé mes blessures, il monte sur mon dos. Je n'aime pas ça, son poids sur ma nuque réveille les douleurs des jours précédents. Mais il est mon sauveur, alors je le laisse faire. Petit à petit il m'apprend des tours. Je reconnais maintenant plusieurs mots de son langage d'humain et sais lorsque je dois me coucher, baisser la tête, avancer, me mettre debout, barrir, ... Si je ne l'écoute pas, il lui arrive d'utiliser le crochet. Le souvenir de la pointe s'enfonçant dans ma chair me suffit à obéir. Et puis, il m'a libéré de ma cage, je lui fais confiance.

Je suis de nouveau enchaîné. Je croyais que mon ami allait m'aider à retrouver ma liberté et ma forêt mais voilà maintenant que je doute. Je passe la plupart de mon temps le regard dans le vide, à me balancer d'un pied sur l'autre. Je me sens comme une coquille vide, un géant sans âme.

Un matin, des hommes entrent dans la grange. Mon sauveur les accompagne, il se fait appeler mahout. Ils me conduisent avec eux à travers la forêt. Nous marchons plusieurs heures jusqu'à rejoindre un autre camps. Une fois sur place, je découvre avec effroi mon nouveau lieu de vie. De longs camions ramènent par dizaines des personnes très différentes des hommes que j'ai vus jusqu'à présent. Elles rient, parlent fort et prennent des photos. Une musique assourdissante nous englobe. Il y a plusieurs autres éléphants : leur regard est aussi vide que le mien et leur âme semble elle aussi réduite à néant par les mois d'entrainement. Tous ont des touristes sur leur dos. Certains malheureux courbent l'échine sous le poids de gigantesques constructions en bois dans lequel les humains s'installent le temps d'une promenade. Partout où je regarde, des crochets. Chaque mahout en possède un. Sans doute pour nous rappeler que la cage et la torture ne sont jamais très loin. Je me tourne vers mon sauveur. Il parle et rit avec les autres. Je comprends alors que mon destin était scellé depuis le début.

Le sanctuaire de la Widlife Friends Foundation Thailand héberge 25 éléphants qui partagent tous la même histoire. De nos jours, de moins en moins d'animaux sont prélevés dans la nature. Cependant, des centres ''spécialisés'' dans la reproduction d'éléphants se sont développés afin de fournir les camps touristiques. Seules les femelles, plus dociles, sont sélectionnées. Les mâles servent d'animaux de travail ou sont éliminés (souvent abandonnés dans la jungle). Chaque éléphant a son propre mahout auquel il obéit. Bien que cela puisse nous paraître étrange, un lien très fort, découlant de plusieurs années de travail, uni ces deux individus. Lorsque les animaux sont secourus, l'association propose au mahout de venir travailler au centre. La seule condition : interdiction d'utiliser la force et le crochet pour interagir avec les animaux. L'éducation de la population et l'accès à un salaire décent sont essentiel pour faire évoluer les choses.

Une chose que la plupart des gens ignore (et je t'avoue que je ne le savais pas non plus) est que les éléphants, bien qu'étant des animaux massifs, sont en fait très fragiles. Leur dos ne leur permet pas de porter une charge de plus de cinquante kilos ! Au delà, et surtout lorsque cela est le cas pendant huit à douze heures par jours, de nombreuses pathologies, comme de l'arthrose, de la scoliose, ... se développent. De plus, leur pieds sont souvent très affectés par les heures de marche sur le bitume.

Au sanctuaire, j'ai été amenée à panser des plaies, traiter des abcès, limer des ongles (et oui eux aussi ont parfois besoin de pédicures). Mais le plus gros du travail était d'ordre comportemental. Essayer de sociabiliser des animaux ayant vécu en isolation toute leur vie (parfois pendant plus de quarante ans !), essayer de casser les cycles de stéréotypie par des enrichissements, des enclos adaptés, des interactions saines avec les humains et les autres éléphants. Crois moi, il n'y a rien de plus triste que de voir un de ces géants balancer sa tête de droite à gauche pendant des heures, par tous les temps, le regard perdu dans le vide. Dans ces moments là, vétérinaire ou pas, on sent son cœur se briser, on perd foi en l'humanité en imaginant ce qu'a dû traverser cet animal. Alors on détourne la tête, honteux de notre propre espèce, et notre regard tombe sur Pin, le dernier sauvetage du centre. On voit l'éléphanteau courir après des oiseaux en poussant des petits barrissements de plaisir. Alors on sourit, on comprends que tout cela a un sens et qu'il faut continuer à se battre pour eux. Et que même s'il reste plus de trois mille individus captifs, contre moins de mille dans la nature en Thaïlande, chaque sauvetage compte.

Je sais que cela est parfois tentant, mais s'il te plait, ne participe JAMAIS à une activité quelle qu'elle soit compromettant la vie d'un animal. La photo, le souvenir que tu en auras n'en vaudront jamais la peine...




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